René Duran , éclipse du guetteur

Annie me téléphone ce matin et me dit: « René a disparu ». Sur le coup je pense à une fugue, il s’est égaré quelque part, il est parti aux champignons. Mais finalement non, c’est assez définitif semble-t-il.
Je le préférais, c’était son mot, « approximatif » et vivant, plutôt que rigoureusement mort . On avait doucement rigolé des grandes menaces pandémiques en juillet. Il relisait Gertrude Stein et ses fanzines allaient être de nouveau publiées sur le web chez Aveyron-line.net
L’interruption du son étant un peu sèche, histoire d’amortir le coup, j’ai extrait quelques séquences du film « Comme si de rien n’était », que j’ai tourné en Avril-Mai 2018, un docu-fiction graffiti sur les années 1960-68 dans lequel entre autres René évoque cette époque et quelques uns de ses sujets de prédilection. Dans la bagnole en bas de la place de la madeleine, et retour aux sources au plateau de Camonil. Inachevable. ( lien au bas du texte)
C’était un vieil ami. J’étais encore au lycée de Rodez en 1965 quand il me fit découvrir Henri Miller, Franz Fanon et le requiem de Mozart. Il avait sa bande de potes au bar « le Divan », Mickey le danseur de tango, Dad le rebelle et sa 403, Sakiroff le peintre footballeur qui nous filait des petits boulots et C.Mouchard à Paris qui lui, publiait dans « les Temps modernes ». Baroque précurseur. On avait loué en colloc un studio au rez de chaussée d’un immeuble en construction qui devenait une chambre noire au coucher du soleil, un sténopé géant… On a vu Bande à part et Pierrot le fou au cinéma Le Palace dans une salle juste fréquentée par une famille de gitans. En 1966 à Avignon, on dénicha Benedetto qui jouait « Statues » dans le petit Théâtre des Carmes, à l’origine du off. Un autre bel été, après lecture de Cesare Pavese à la terrasse des « Colonnes », on fit étape avec les copines à Veyrau chez Louis Causse le berger pour faire les foins, réparer le tracteur et écouter son grand récit initiatique. On traversait la Jonte pour faire un saut aux Infruts chez Félix Castan qui nous entretenait de Joan Bodon, un autre au festival de cinéma de Prades pour y rencontrer les méconnus de la nouvelle vague, Luc Moulet et Jean Eustache. Plus tard, un hiver 1973, on rattrapa la colonne de tracteurs/marcheurs du Larzac qui montaient à Paris et qui eurent du mal à terminer l’affaire malgré l’aide stratégique de Bernard Lambert (et des « paysans travailleurs ») avec qui rené était très lié.
Ma carte prenant corps, restait à arpenter le territoire, et quimèra, chimères, je partis à sa découverte…

Cinquante ans ont passé à la vitesse d’une comète. Dans l’intervalle, on s’était recroisés. Chez Benedetto aux nuits de la poésie, le rap de René prenait forme, à Forcalquier avec Papillion, slam-lourd-rock-métal-différent et scansion du poing métronome, à Uzeste chez Lubat sur la grande scène, infracassable. Et bien sûr à la Mostra del Larzac, avec l’école de Rodez adoubée par Castan. Débats sans fin des stratégies occitanes, et anti-centralisme tenace. Baroque occitan revisité Velvet underground. « A part ça », Félix et René étaient des récalcitrants lettrés, des guetteurs et des maïeuticiens. Ils avaient cet art de pister et reconnaître des humains, des artistes peu visibles, discrets, inclassables et trouver leur place dans la grande friche historique de l’art pour les héberger quelque part dans l’univers… (et l’inventer au besoin!) Au bout du compte, combien de gens y auront trouvé un petit rond carré au fond de leur jardin des hespérides?
« La culture Occitane n’est pas locale, elle est cosmique ! », disait Félix.
Pour Fontan, c’est la langue qui fonde la nation. Le débat est loin d’être clos dans le « mundillo » occitan. René ménageait l’un tout en privilégiant l’autre semble-t-il. Son « entourage » maintenant, autant de René Duran singuliers, un impalpable sacré congrès avec les masques!. « Tu en prends et tu en laisses » dit-il dans le film, suivi de son rire en cascade.
René avait une résistance paroxystique aux mondanités urbaines, hits parades et autres corsetages. Aux aguets des tendances, foin des paillettes. Soignant la syntaxe comme on soigne sa gauche. La quille de huit, le cyclisme, Gertrude Stein, le rugby, Yves Klein, le père jouant du « saxo de gosse », l’ethnisme, les opticiens diplômés ou non, l’existentialisme, les indiens Mapuche, « le parti pris des choses », la dialectique, tout cela, c’était égal. Tout l’art de s’approprier un concept tentaculaires et le réduire en une phrase, une équation irréductible, la sienne, dans sa propre algèbre relativiste et générale!
Il m’a pris souvent pour un papillon attiré par la lumière. Feu de l’art(-ifice) et de ses ficelles, le vrai est un moment de l’insignifiant lui répondais-je. Cela n’empêcha pas de jouer des postures et d’assumer les moments de gloire Warholiens. Ben Vautier, bonne école. C’est égal.

L’occasion est la tessiture de tout ce qui arrive.
Si nous vivons, c’est pour marcher sur la tête des rois.
La notoriété des sycophantes est un virus sans remède.
Trois lecteurs de qualité suffisent à confirmer un écrivain.
La gloire, c’est différent.

« L’égalité si elle était lumière dans le jour, attention dans l’attente, serait justice dans la mort »… »Quand vos paroles seront au même niveau que les miennes, quand les unes et les autres seront ainsi égales, elles ne parleront plus. … sans doute, mais entre elles se retiendra l’égalité silencieuse « 


JMP/08/2020



Voir le clip vidéo conversations 2018 avec René Duran ( téléchargeable)

ou sur youtube
https://youtu.be/lSJZEdsUMaI

René Duran au Broussy, Rodez, Mai 2018
René Duran, jardin public de l’avenue V.Hugo, Rodez Mai 2018
nuits de la poésie 1984, Théâtre des carmes André Benedetto

Le film « Comme si de rien n’était », version intégrale 1h20


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